Pourquoi c’est dur de choisir un jeu ?

Le joueur face à l’abondance

En ce moment, je joue à The Longing. Je regarde évoluer le personnage principal, seul dans sa cave. Il n’a rien d’autre que quelques livres pour occuper ses journées remplies de vide. Et pourtant, il sourit. Ce bonheur dans la simplicité m’a sauté au visage. Il m’a rattrapé dans un de ces moments où l’on se demande à quoi jouer, perdu face à un backlog trop foisonnant. Et si nos turpitudes venaient du trop grand choix ? Et si le bonheur, c’était de vivre dans une cave ? Entrez dans mon cabinet de développement personnel. Allumez ce pouf, asseyez-vous sur ce bâton d’encens. Nous allons tenter de voir pourquoi un joueur peut se retrouver démuni face à la surabondance d’œuvres vidéoludiques.

Dans un fameux livre, The paradox of choice, le psychologue Barry Schwartz a étudié par le menu les mécanismes du choix dans la vie humaine. Le chercheur commence par parler des biens de consommation courante, pour lesquels l’achat est un réflexe, et où le prix est peu important. À la supérette chaque semaine, on ne prend pas la posture du penseur de Rodin 20 minutes devant les 50 paquets de spaghettis ou de Crousti-Choco goût noisette. Pas plus qu’on ne tombe en dépression pour s’être trompé de marque de dentifrice. En revanche, dès qu’il s’agit de sortir un gros billet, ça chauffe un peu plus sous la calebasse. Schwartz parle “d’enjeux psychologiques plus importants”. Imaginons : vous voulez acheter une Switch. Avec un jeu en bundle ? Faut-il attendre le Noël proche pour une promo ? La version Lite peut-être ? Une deuxième paire de joy-cons m’est-elle nécessaire à moi qui n’ai que peu d’amis ? On le voit, les choix ont plus de conséquences à partir d’un certain montant. Ainsi, vous vous sentirez mal d’avoir craqué juste avant une offre spéciale, par exemple. Ou en constatant qu’effectivement, vous n’avez que très peu d’amis.

Ce rapport entre le prix et le processus de décision s’est beaucoup estompé chez les joueurs, grâce aux stores PC qui dégueulent de soldes en permanence. Et qui dit moins d’impact psychologique, dit aussi fête du slip. Bundles de jeux, AAA du trimestre dernier à -50%, gros classiques à 1€ qu’on se jure de lancer un jour, sans compter les jeux gratuits, le Xbox Game Pass… C’est donc le moment de rejoindre la question favorite de papy Schwartz, sur le grand choix comme condition du bonheur. Cette opulence fait-elle de nous des joueuses et joueurs plus heureux·ses ? Le scientifique nous dit qu’il faut aller au delà du “bon sens commun”, qui veut qu’un grand choix garantisse une grande liberté. Mais qu’il s’agisse de politique, de travail, d’études, de loisirs, de coquillettes…Qui oserait dire qu’il veut “moins de choix” ? À part les fieffés communistes mangeurs d’enfants, personne.

La liberté, c’est donc le choix. Regardons maintenant ce sujet moyen, qui scrolle les soldes Steam depuis 10 minutes. Ici un RPG vanté par son youtubeur favori. Là ce FPS que son magazine favori a flanqué d’un 9/10. Et le voilà parti faire un tour sur GOG pour comparer. Nul doute qu’un filet de bave aura eu le temps d’atteindre son clavier avant qu’il ait pu prendre une quelconque décision. Figé comme un lapin devant les phares de milliers de Twingo. Il y a quelques années, arstechnica estimait la part des jeux Steam jamais lancés à 37%. Dans une enquête maison, Kotaku arrivait à peu près au même résultat. Cette paralysie de l’abondance, Schwartz l’explique d’une autre manière. Lorsqu’on joue à un jeu, vous l’avez peut-être remarqué, cela nous empêche de jouer à un autre. Tout choix est une concession, avec ses avantages et ses inconvénients. Ces concessions continuent d’influer sur notre choix final, et leur impact est d’autant plus grand qu’elles sont nombreuses ! Autrement dit, plus le choix initial est grand, plus on a de chance d’être déçu. Le cerveau hanté par ces “opportunités manquées”, voilà qu’on désinstalle le jeu tant convoité au bout de quelques heures. Frustré, et persuadé de trouver l’extase ludique ailleurs. Encore.

Les lâches qui lisent ces lignes auront identifié une autre issue. Celle de ne pas choisir. L’auteur prend un exemple de son temps. Mettez un sujet face au dernier lecteur CD Sony en solde pour une durée très limitée : dans 66% des cas observés, il repart avec. Les 34% restant reportent leur achat pour « réfléchir ». Ajoutez un deuxième appareil, de marque différente, et ces indécis montent à 47%. Ces gens qui fuient le dilemme, dans le cas qui nous intéresse, préfèrent retourner jouer à World of Warships pour la 1 267e heure qu’affronter une potentielle déception.

Pour remédier à cette paralysie végétative, à cette angoisse, Schwartz donne quelques clés qui vont bien au delà du jeu vidéo. Puisque choisir entraîne du stress, il faut restreindre nos choix. Choisir moins pour choisir mieux, accepter les concessions, éviter de se comparer aux autres…Des questions qui croisent celles du courant du Slow Play, par exemple. Nous sommes “condamnés à être libres”, disait Jean-Paul Sartre. Et le philosophe de préciser : “être libre” ne signifie pas “obtenir ce qu’on a voulu”, mais “se déterminer à vouloir”. Reste donc le plus dur : savoir ce qu’on veut. Merci, Jean-Paul. La prochaine fois que j’ai besoin de rien, je t’appelle. 

Slow Gamer heureux vivant en ascète.

7 commentaires

  1. Eh salut j’adore ton travail autour du jeu vidéo et j’ai particulièrement aimé cet article, idéal pour le grand anxieux que je suis lorsque je scrolle la liste de mes jeux steams qui pleure dans l’attente que je les lance un jour 🙂

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  2. Intéressant et douloureusement exact. Choisir, comme toujours, c’est renoncer… j’ai toujours cette tentation boulimique à vouloir toucher à ceci ou à cela, tout en sachant très bien que le temps manque.

    L’écriture est un bon outil pour lutter contre le temps, à condition d’oublier qu’il faut en dépenser pas mal pour obtenir un résultat.

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