Farming Simulator : une certaine vision de l’agriculture

A l’heure où on ne parle plus de fermier mais d’exploitant agricole, de rendements bien plus que de récoltes, Farming Simulator jouit pourtant d’une réputation de jeu zen. Dans les médias spécialisés, les images d’épinal du bonheur dans le pré ont la vie dure. Le jeu y est souvent abordé par le prisme du bucolisme, avec le vocabulaire champêtre d’usage. Or, quiconque a grandit à la campagne le sait, il n’y a rien de moins contraire à l’idée même de poésie qu’un énorme tracteur charriant un pulvérisateur de produits chimiques par une belle journée de printemps. Pas question ici de faire le procès du jeu, mais simplement de souligner qu’il nous fait participer à une certaine vision de l’agriculture. Un sujet qui mérite qu’on s’y penche avec le sérieux donné aux questions d’autres représentations dans le jeu vidéo, qu’il s’agisse de violence, de genre, de politique…

Avec des didacticiels clairs et des mécaniques simples, Farming Simulator est un titre bien plus accueillant qu’on pourrait le croire. Cette bienveillance inattendue flatte le nouveau venu, qui peut partir aussitôt moissonner la fleur au broyeur. Dans son euphorie toute justifiée, il ne se fera pas un monde du prêt de 75 000€ avec lequel il commence la partie. En effet, alors que l’immense majorité des jeux de gestion débutent avec un petit pécule de nos capitaux propres, Farming Simulator respecte la genèse de toute histoire de ferme moderne : Au commencement était l’endettement. De manière assez explicite, le recours au financement bancaire est prépondérant dans le tableau de bord du fermier virtuel. Alors même que le jeu est bien plus permissif sur d’autres aspects économiques, à commencer par ces fameux ouvriers qu’on embauche ou vire d’un clic.

« Bienvenu à la ferme ! Clique ici pour t’endetter. » écran de départ des finances dans Farming Simulator 2017.

Les champs de blés ne sont pas des jardins zen
Au XXIe siècle, les agriculteurs semblent en effet autant tributaires de leurs créanciers que du cycle des saisons. En 2017 en France, l’endettement moyen d’une exploitation agricole, tous secteurs confondus, était de 187 000€. Pour 2018 l’INSEE calcule un revenu moyen par exploitant de 30 000€/an, avant impôt. Détail important : ce revenu moyen inclut les subventions, sans lesquelles la moitié des exploitations passeraient tout simplement en déficit. Nul besoin d’un Master en Sciences de Gestion pour froncer les sourcils. Si on arrête là les chiffres tristounets et qu’on revient au jeu vidéo, on réalise la dimension assez cosmique d’un agriculteur laid-back dans son tracteur, bercé d’insouciance par le vrombissement du moteur. Le vrai fermier a bien plus de chance d’avoir dans la tête la négociation auprès du banquier de l’étalement du prêt du tracteur ou de l’agrandissement du hangar. Une dimension RPG qu’aucune simulation n’a encore intégrée.

On est pas bien, là, à niquer la nappe phréatique ?

Le productivisme tranquille
Pour des raisons marketing assez évidente, Farming Simulator n’a jamais acquis les licences de produits chimiques type pesticides ou herbicides. Jusqu’à la version 2017, seule l’utilisation d’engrais chimiques était possible, sans évocation de marques autres que celles des engins nécessaires à la pulvérisation du produit. Un tabou hypocrite, un peu comme si The Division 2 disait “Vous pouvez tirer avec d’authentique M14 ! » mais refusait par pruderie de figurer les marques des balles. Il a fallu attendre la dernière mouture, 2019, pour voir un herbicide sans étiquette dans le jeu. Avec une mécanique tout droit sortie d’un powerpoint pour le RoundUp : la sarcleuse (sorte de mini-charrue qui déracine) suffit toujours pour les herbes naissantes, mais seul l’herbicide fera l’affaire sur les plus drues (Pour se débarrasser “des plus coriaces”, préféraient dire les marketeux de Monsanto). S’il est encore majoritaire en France (deux tiers des agriculteurs Français utilisent du glyphosate), ce mode d’action ne représente qu’un certain schéma de pensée, remis en cause de toutes parts, et dont de plus en plus d’agriculteurs tentent de sortir. On pourrait continuer à coiffer les mouches sur certaines autres pratiques, comme l’achat de semences qui semble aller de soi, ou la mise en avant du labourage profond qui détériore inutilement les sols.

On peut répandre de l’herbicide dans Farming Simulator 2019. Mais attention : il n’est pas de marque RoundUp, donc c’est moins sale

« D’autres marques auraient pu rejoindre le jeu, mais nous avons refusé. Les producteurs de pesticides et herbicides par exemple, car ils sont un peu problématiques, surtout si on pense à Monsanto »
Thomas Fryer, directeur créatif et Vice-Président de Giant Software pour Gamesindustry.biz

Les trailers et le workshop de Farming Simulator sont assez éloquents: la communauté la plus active de la franchise est au moins aussi fan de calandres rutilantes que d’épis de blés dorés. Un garage toujours plus grand et des licences de matériel toujours plus nombreuses sont les deux arguments mis en avant à chaque nouvelle édition. Ils sont le fruit de collaborations avec les géants mondiaux du machinisme agricole, qui font vivre un certain modèle d’exploitation de la terre (et surtout qui en vivent). Ces partenariats ne sont pas un mal en soi. Mais le réalisme d’une vie agricole est-il vraiment réductible à la taille du concessionnaire de tracteurs ? Comme dans beaucoup de jeux de gestion, le but est de se développer, d’acheter plus de machines, plus d’hectares pour produire plus. Sauf qu’ici les machines sont vendues par des sociétés bien réelles. Passés les « lol tracteur » il semble donc normal de vouloir s’interroger un peu sur ce rapport aux machines.

John Deere, la nouvelle licence star de l’édition 2019 du jeu.

« On a vu que de jeunes joueurs s’intéressaient de plus en plus à ce genre de jeux, nous avons donc voulu en faire partie »
Andrew Dunne, Responsable Brand Marketing de New Holland Agriculture

Ce tuning porn des champs, n’a en effet sa place que dans les mêmes logiques productivistes, qui ont prouvé depuis longtemps leur caractère mortifère pour les sols, la biodiversité, nous. Mais admettons deux minutes qu’on se fiche de ces questions. Retenons seulement la présence in game d’entreprises soucieuses de se montrer à un vivier de potentiels futurs clients. Ce placement de produit n’est pas nouveau dans notre média, et bien éprouvé par de nombreux acteurs (textiles, automobiles, armes à feux). Dans le cas de Farming Simulator, ce procédé marketing classique s’accompagne qu’on le veuille ou non de la promotion d’un certain modèle de production, et donc d’une certaine politique. Il semble important d’être conscient de ça, sans pour autant jouer à l’écolo énervé en chambre. Ce qui n’empêche pas de s’amuser ! Si demain un jeu de gestion proposait d’utiliser du matériel authentique de n’importe quelle autre secteur de production, on s’interrogerait aussi. Non ? Bon.

Alors oui, Farming Simulator n’est qu’un jeu, et on me rétorquera qu’il est bien beau de se scandaliser d’épandre des engrais chimiques tout en multipliant les homicides dans le dernier FPS à la mode. Mais le propos n’est pas de se scandaliser, juste de creuser un peu derrière la légèreté générale dans le traitement de ce jeu. Une légèreté qu’on peut mettre sur le compte d’une méconnaissance profonde du monde agricole par ceux qui n’en sont pas, à commencer par la presse jeu vidéo. Ou plus simplement d’un manque d’intérêt. D’après les estimations de Giant Software, 25% de leurs joueurs sont liés au milieu agricole, dont 8 à 10% agriculteurs à temps plein. Pour la majorité des autres joueurs, ce qui n’est « qu’un jeu » est peut-être aussi la seule fenêtre sur ce milieu. La simulation d’un réel si proche de nous, palpable dans nos Panzani, notre eau et nos paquets de Miel-Pops méritait bien cet instant de réflexion. Bon, je vous laisse, je retourne moderniser mes mines de charbon dans Tropico.

Sources :
Farming Simulator 19 and the ethics of pesticide brands, Alice O’Connor, rockpapershotgun.com
Meet the real-life farmers who play Farming Simulator, Rick Lane, theguardian.com
The E3 reveal that surprised Farming Simulator fans, GIANTS Software, gamesindustry.biz
Shooters: How Video Games Fund Arms Manufacturers, Simon Parkin, eurogamer.net
Comment empêcher banques et créanciers de s’enrichir grâce au sur-endettement des paysans, Nolwenn Weiler, bastamag.net
Résultats économiques des exploitations en 2017, Ministère de l’Agriculture
Ce que gagnent vraiment les agriculteurs, Paul Louis, bfmtv.com

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