The Stillness of the Wind

Des traces d’EHPAD sur le sable

Quand j’étais gamin, j’allais acheter des œufs chez “Milie”, la voisine. A 75 ans bien tassés, elle fauchait toujours son foin, qu’elle montait au grenier à la fourche, sur une échelle en bois. Elle était veuve depuis bien avant la retraite, sans enfants. Le sol de sa maison était en terre battue. Je me souviens de ses mains, quand j’y posais la pièce de 10 francs. A 8 ans, je savais déjà que jamais je n’aurais sa poigne. Quand elle ne s’est plus sentie capable de s’occuper des lapins, des poules et du potager, elle a déménagé à deux kilomètres, dans une maison avec du carrelage. Quelques années après, la maison de retraite a suivi. Elle est repassée par le village pour son enterrement, et est repartie en emportant un bout de la campagne avec elle.

The Stillness of the Wind est la suite de Where the Goats Are, ou plutôt, selon son créateur Coyan Cardenas, sa version complète. On incarne Talma, une vieille femme seule en milieu rural, et on s’occupe des chèvres et du potager. Le facteur, un ami d’enfance, sera votre seul contact humain direct. Au fil des lettres reçues, on prend conscience de qui est notre héroïne. L’exode rural a dilué sa fratrie. Pour des emplois prestigieux, pour les études…Tous ont quitté le village. Elle suit ses frères, sœurs, enfants et petits-enfants de manière épistolaire. Traire les chèvres, faire du fromage, aller au puits, semer des graines…le jeu est une routine dont l’arrivée du courrier constitue le temps fort.

Alors qu’on se croyait au départ dans un coin de désert maghrébin, la prose de nos correspondants nous fait entrevoir un monde semi-fantastique : le vocabulaire mystique, la mention de colonies sur la lune et la poésie dans chaque nom d’objet. Le lecteur de SF y trouvera sans doute un peu de Damasio, notamment par la présence constante du vent, et la mention d’un “part-delà” évoquant forcément la “Zone du dehors” ou “L’extrême Amont”. Le fin lettré y verra  l’influence du classique de la littérature espagnole 100 ans de solitude, de Gabriel García Márquez. L’auteur dit s’être inspiré de cette pierre angulaire du “réalisme magique”.

Il y a des bouquins de 150 pages écrit gros, vendus 18€. On est content du voyage, mais on ne peut pas s’empêcher de penser que pour moitié moins cher on avait l’intégrale du Seigneur des Anneaux. Le joueur à rente modérée arrivera au même genre de jugement de croquant, preuve s’il en fallait une de la bassesse des petites gens. Pour rester dans les considérations matérielles, on pourra pointer les quelques bugs qui subsistent. Il arrive que mamie se fige, et ne veuille bien se remettre à bouger qu’au prix d’un passage par le menu pause. Sur un titre de 2-3h qui entend nous toucher au cœur, ça casse vite l’ambiance.

Le rendement du lopin de terre de mamie a de quoi faire pleurer la FNSEA. Ici, on ne ramasse pas les radis à la remorque comme dans Stardew Valley, et la vieille cabane des chèvres restera décrépie jusqu’au bout. Il s’agit simplement de (sur) vivre, d’assurer aux chèvres leur dose vitale de foin. L’existence consiste à attendre l’avancée de l’histoire, coupé du monde, par les mots de nos proches. La ville, au loin, s’obscurcit peu à peu, dans un crépuscule qui coïncide avec celui de la vie de l’héroïne. The Stillness of the Wind est un concentré qui parvient à faire frissonner avec un environnement réduit et 10 pages de texte, sur des thématiques originales.

*Interview de Coyan Cardenas par Spencer Hayes sur itch.io ici

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